Les labyrinthes de la vie

22 novembre 2019

Le sens de la vie (1)

Ce que dit la phrase suivante est vrai.

Ce que dit la phrase précédente est faux.

petit paradoxe logique

 

Après une demi-heure de course à pied dans les allées givrées du parc, une douche, il a sorti sa voiture aux environs de neuf heures trente. France-musique diffusait un extrait d'Ulysse, opéra intertextuel de Luigi della Piccola dont l'écriture totalement symétrique s'apparente à celle, sérielle, de Schönberg. La journée promettait d'être belle. Le brouillard enfermait le château et les rues de la ville dans une étale luminescence.

Durant la demi-heure suivante, son intuition de l'aménité du jour s'était lentement confirmée. On devinait que, vers la mi-journée, le soleil finirait par venir à bout d'un brouillard très légèrement éclairci et, malgré quelques ralentissements anodins aux approches de l'aéroport, la circulation était restée fluide.

Le premier encombrement sérieux ne s'est présenté qu'aux portes de la ville. Les panneaux autoroutiers à diodes annonçaient : « Paris-ouest circulation fluide, Paris-est ralentissement sur quatre kilomètres ». Comme pour se durcir devant l'épreuve, effleurant de l'index droit le bouton de commande électrique, il a très légèrement redressé le dossier de son siège puis, faisant fond sur l'esprit moutonnier de ses contemporains, a décidé d'emprunter la branche « Paris-est » dans laquelle il s'est engagé au moment même où de très légers grésillements sur les aigus de sa chaîne stéréo l'avertissaient qu'il devait, pour conserver, sur la même émission, une excellente qualité d'écoute, passer du programme 3 au programme 4 de son ordinateur de bord. Bien qu'à vive allure -aux alentours de 100 kilomètres-heure- les files de véhicules roulaient côte à côte. A l'intérieur de ces files elles-mêmes, l'espace entre les véhicules ne devait guère excéder vingt mètres. Dans le confort étudié de sa voiture il se sentait en sécurité confiant dans la puissante décélération de son moteur V6 à injection et, en cas de danger imprévu, dans la fiabilité du freinage ABS électronique. De plus, n'ayant, comme premier rendez-vous, qu'un déjeuner, il n'était pas vraiment pressé. Une petite voiture nerveuse, zigzaguant entre les files, s'acharnait à se faufiler. Sachant qu'il lui suffirait de quelques centaines de mètres dégagés pour la rattraper et la doubler, il esquissa un sourire en la laissant passer mais il ne put s'empêcher de lancer, à la jeune automobiliste qu'il jugeait un peu folle et dont le visage, à peine entrevu, lui avait semblé agréable, un regard désapprobateur. Il se sentait détendu, plus attentif à l'interprétation par David Lively des "variations pour piano" d'Harold Copland qu'à l'espèce d'agitation fébrile que trahissaient les appels de phare d'un automobiliste désireux d'occuper la centaine de mètres laissée entre sa voiture et celle qui le précédait.

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23 novembre 2019

Le sens de la vie (2)

Peu à peu, la circulation se densifiait. Malgré le plaisir inépuisable que lui procurait l'écoute parfaite de la musique, il détestait se trouver immobilisé sur une autoroute. S'étant, au fil des ans, patiemment, constitué un catalogue d'itinéraires de dérivations pour se tirer toujours d'affaire, il prit, aux abords de Paris, la sortie d'Arcueil. En dépit de la succession de feux rouges qui ralentissaient sa progression et l'émotion que lui procura un cycliste coupant inopinément sa route, il eut, longeant l'autoroute, la satisfaction de voir qu'il avançait plus vite que la moyenne des autres véhicules. Ce fait le renforça dans la conviction qu'il avait fait le bon choix.

De loin, il aperçut le carrefour de la porte d'Italie très encombré et n'hésita pas un instant à dévier vers Gentilly puis sur sa droite à prendre rue de la Poterne des Peupliers. Devant le cimetière de nombreuses caravanes réduisaient la largeur de l'avenue. Un camion de déménagement, chargeant des containers, interrompait la circulation. Il regarda la pendule de son tableau de bord. Dix heures cinq. Il n'était pas pressé. Il avait bien roulé. Avec délectation il se concentra sur l'écoute de l'orchestre philharmonique de Vienne attaquant "Der Cornette" de Franck Martin sur des poèmes de Rilke. La voix de femme était merveilleuse. Il se dit qu'il fallait enregistrer les références du disque sur son petit magnétophone de poche. Derrière lui d'autres automobilistes, s'impatientant déjà, klaxonnaient rageusement. Sans raison apparente, il songea au recueil de poèmes qu'il était en train d'écrire et dont, pour des motifs impérieux qui lui échappaient tout de même un peu, il avait fixé le nombre définitif de textes à quatre vingt. Assez satisfaisait des soixante sept déjà écrits, il savait qu'en quelques mois il en viendrait à bout et le seul fait d'approcher du but lui était une joie. Pas un instant cependant, il ne s'était demandé si cette tâche avait un sens quelconque mais quand cette idée l'effleura, elle lui inspira le thème d'un nouveau poème dont l'incipit serait « Ne leur demandez pas... ». Le camion de déménagement démarra dans une mofette de fumée noire. Pour protéger l'odeur sensuelle de cuir fraîchement ciré des sièges, cherchant refuge dans la climatisation, il actionna la fermeture électrique de la vitre vaguement entrouverte.

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Le sens de la vie (3)

Passé le pont sous le périphérique, parce que le camion continuait tout droit, il prit rue des longues raies, boulevard Kellerman, rue Cacheux à droite et tout droit rue Barrault. Celle-ci, après la place de Rungis, coupée par des travaux, il bifurqua à gauche rue Boussingault puis à droite rue Vergniaud. Il se souvint avoir cherché dans le « Dictionnaire encyclopédique Quillet » — édition de 1935 léguée comme un trésor par ses grands parents et que, pour cette raison précise il chérissait particulièrement — les notices des personnages qui prêtaient leurs noms à ces rues : Boussingault était un agronome parisien du dix neuvième siècle, Vergniaud certainement le révolutionnaire exécuté en quatre-vingt treize mais Barrault — dont il ne pouvait croire qu'il s'agissait de Jean-Louis — et Cacheux restaient ignorés. Il s'était dit que, si la postérité pouvait avoir une importance quelconque, cette situation, par ce qu'elle comportait d'intriguant, était bien préférable à l'enfermement, dans cinq ou dix lignes de texte, du sens d'une vie de quatre-vingt cinq ou même de quarante ans. Vergniaud était définitivement "ondoyant et insaisissable", Boussingault fondateur de l'institut agronomique de Paris. Ces pensées l'occupèrent pleinement quelques minutes pendant lesquelles, aidé en cela par la souplesse de la boîte de vitesses automatique qui le déchargeait de l'essentiel de la fatigue d'une conduite en ville, il oublia presque qu'il était dans sa voiture essayant d'atteindre son but dans le labyrinthe des rues. Comme, pour éviter le sens interdit de la rue Vulpian, il empruntait sur quelques mètres le boulevard Auguste Blanqui avant de se réfugier dans la rue de la glacière, la suite du texte s'imposa : « ne leur demandez pas ce qui donne un sens à leur vie... ». Incontestablement le texte devait être ainsi. Il sentait que ce thème avait pour lui de l'importance, que sur ce point il pouvait dire des choses précises. Il essaya plusieurs prolongements : « ils ne s'en soucient pas », « leur vie est un labyrinthe de questions », « ils n'y songent jamais », mais aucun ne le satisfaisait vraiment car, outre qu'ils l'entraînaient vers une écriture trop abstraite, ils lui semblaient, intuitivement, ne pas permettre un déclenchement rythmique satisfaisant. « Dans la couleur du jour », tentative de retour à un concret plus sensuel lui sembla trop poncif et peu signifiant pour ce qu'il attendait. Les mots qui se présentaient d'abord n'exprimaient que la banalité d'expressions réflexes. Comme toujours la langue résistait. Il mâcha longuement ce début hésitant entre l'ampleur du vers de quatorze syllabes, la mesure rassurante parce que coutumière de l'alexandrin, le boitement du onze syllabes ou l'inachèvement du décasyllabe puis, avant de l'enregistrer, décida de s'en tenir là.

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Le sens de la vie (4)

La modulation musicale du téléphone, interrompant le mouvement « molto vivace » de la « suite châtelaine » de Georges Enesco, le tira de ses réflexions. Il décrocha et vit que, du trottoir, un enfant d'une dizaine d'années le regardait avec curiosité. Cela ne lui déplut pas. On lui confirmait le rendez-vous à déjeuner. Il en profita pour vérifier son emploi du temps de l'après-midi et raccrocha alors que le feu du boulevard Arago passait au vert. Au moment même où, pour traverser, il accélérait une moto lui coupa la route ; pour éviter de la renverser, il dut freiner brutalement. La voiture qui le suivait ne pouvant s'arrêter aussi net le heurta. Ce contretemps l'agaça. Il sortit, vit que sa voiture n'avait subi aucun dommage. Ce n'était pas le cas du véhicule qui l'avait heurté et dont la calandre était passablement abîmée. Il fallut faire un constat. Lorsqu'il put repartir, il était presque onze heures et quart. Son rendez-vous n'était qu'à douze heures trente mais il aimait arriver en avance prendre le temps de flâner dans les quartiers où il se rendait, s'imprégner de leur atmosphère, découvrir des aspects cocasses, inattendus, remarquer des détails de façades ou d'architecture, noter quelques magasins particuliers, sentir l'odeur des rues, aussi cette perte de temps lui apparut-elle comme une spoliation. Il traversa sans encombre le boulevard de Port-Royal, s'engagea dans la rue Berthollet, à gauche rue Claude Bernard, à droite rue Gay-Lussac puis, pour éviter les zones toujours embouteillées des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, prit encore à gauche la petite rue de l'abbé de l'Épée que, traversant le boulevard Saint-Michel, il prolongea par la rue Auguste Comte longeant le jardin du Luxembourg pour, à droite, rejoindre la rue Guynemer. C'était l'heure de la sortie des écoles, la rue était pleine d'adolescents marchant sur les trottoirs en petites bandes. Il n'enviait pas leur jeunesse, ne regrettait nullement cette époque où il devait se plier aux horaires stricts des rythmes scolaires. Il serait aujourd'hui certainement incapable de se conformer aux rites qu'il ne s'était pas lui-même créés. Son début de poème lui revint en mémoire : « ne leur demandez pas ce qui donne un sens à leur vie... ». Changeant l'article, il opta soudain pour un vers de neuf syllabes : « ne leur demandez pas ce qui donne / du sens à leur vie... » et poursuivit mentalement : "ils marchent droit devant eux" mais c'était assez pompier et, de plus ne correspondait pas à ce qu'il pensait confusément. Ce début de texte l'obsédait mais il n'avançait pas. Il n'aimait pas cette situation. Il savait que, d'habitude, pour s'en dégager, il devait oublier quelques temps, laisser se faire le travail souterrain de l'esprit, attendre l'émergence naturelle, mais il savait aussi qu'il n'était pas facile de décrocher. Il essaya de se concentrer sur la deuxième sonate pour piano et violon de Maurice Ravel, de regarder l'église Saint Sulpice qu'il dépassait avant de tourner dans la rue du vieux colombier, de détailler les vitrines et les passantes mais ces tentatives de détournement n'étaient pas vraiment efficaces et des fragments de vers, tous aussi mauvais les uns que les autres, lui emplissaient l'esprit. La traversée du carrefour de la croix rouge, comme d'habitude encombré, fut assez difficile ainsi que, jusqu'au boulevard Raspail, le début de la rue de Grenelle. Il savait, pour l'avoir souvent empruntée, qu'après la traversée du boulevard, cette rue, peu fréquentée le mènerait sans encombres au moins jusqu'au Champ de Mars mais il n'avait pas prévu une des nombreuses manifestations qui, périodiquement, se déroulaient devant les bâtiments du Ministère de l'Éducation Nationale. La circulation étant interdite, il dut se résigner à faire une vaste boucle, se détourner par la rue Saint-Simon, prendre une portion du boulevard Saint-Germain puis du boulevard Raspail pour, par la rue du bac, rejoindre la rue de Babylone. « Ils vivent dans / un labyrinthe... » fut la suite logique de ce périple. Il était onze heures quarante-cinq. Il avait encore largement le temps d'atteindre Neuilly, lieu de son rendez-vous.

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Le sens de la vie (5)

Se demandant quel était le nom du restaurant où il devait aller il se souvint d'une vague analogie avec le spectacle, cirque, opéra, théâtre peut-être, tendit la main vers la serviette qu'il déposait toujours à côté de lui sur le siège inoccupé, chercha son agenda dans la poche habituelle et ne l'y trouva pas. Comme il ne pouvait, à la fois, fouiller dans le désordre de la serviette et traverser l'avenue de Breteuil, avenue Duquesne il s'arrêta en double file derrière un camion livrant des caisses de boissons. Il avait oublié son agenda. Il décrocha son téléphone pour appeler sa secrétaire mais le standard était occupé ; il appela son domicile où personne ne répondit et comme il vit qu'il était midi, tout en essayant de joindre le bureau de la personne avec laquelle il avait rendez-vous, repartit dans la circulation. Par l'avenue Bosquet et le pont de l'Alma, écoutant les « tre laudi » de Luigi della Piccola, il traversa sans difficulté la Seine, emprunta, pour éviter les Champs Elysées -sûrement bouchés à cette heure- l'avenue du Président Wilson, et devant la perspective, qu'il aimait toujours autant, du palais de Chaillot, prit la rue Raymond Poincaré qui devait le conduire aisément à la porte Maillot. Ses coups de téléphone n'aboutissaient pas : il n'y avait personne chez lui, son convive avait dû partir, son standard, vraisemblablement parce qu'il était l'heure de la pause, ne répondait pas non plus. Il essaya les renseignements et bien que la standardiste, qu'à sa grande surprise il obtint assez vite, se soit montrée aimable et compréhensive, elle ne sut, dans Neuilly, trouver un restaurant dont le nom ressemblât au cirque, au théâtre ou à l'opéra et quant à lui lire la liste de tous les restaurants, il comprenait bien lui-même que cela était impossible. L'absurdité de la situation l'amusait.

Place Victor Hugo, il se gara comme il put, de sa clef infrarouges ferma sa voiture, entra dans un café pour y demander un annuaire mais si le tenancier possédait bien ceux de Paris, il n'avait pas celui de Neuilly. Par l'avenue Malakoff il repartit sur la porte Maillot dont le rond-point complètement saturé l'obligea à remonter l'avenue de la Grande Armée pour, par les rues Denis Poisson, Brunet et Labie, rejoindre celle des Ternes. La place du général Koenig étant tout aussi infranchissable, il décida de s'éloigner par le boulevard Gouvion Saint-Cyr pour pénétrer dans Neuilly par l'avenue de la porte de Champerret. Il était maintenant douze heures trente-cinq et bien qu'il détestât arriver en retard à un rendez-vous, il lui fallait bien accepter l'inévitable. « Ne leur demandez pas ce qui donne / du sens à leur vie... », le début de son texte lui semblait d'autant plus ironique que France Musique diffusait maintenant « three questions with three answers ». La musique atonale était dérangeante, il murmura : « cette question / n'a chez eux pas de réponse... » mais le rythme en était insupportable puis « cette question / ne les atteint pas... », « cette question / ne signifie rien pour eux... » et « cette question / n'a aucun sens pour eux... » que, désireux d'introduire un peu de sensualité dans son texte (il hésita un instant devant « le sens de leur vie est dans la vie de leurs sens » qui — bien que ne lui déplaisant pas sur le plan du contenu — lui parut pompier et dont le rythme ne l'accrochait pas), il eût envie de prolonger par « ils mangent... » sans bien savoir où cela pouvait le mener. Le mécanisme surprenant de la complexité des associations sémantiques l'occupa, un temps, complètement.

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Le sens de la vie (6)

Boulevard Bineau, face à la clinique Henri Hartman, il pénétra dans un second café pour consulter l'annuaire professionnel de Neuilly. Les restaurants étaient innombrables, il nota les numéros de téléphone du "concerto", de "l'opéra-bouffe", du "allegro", de "l'orchestre", du "fantaisie", du "point-d'orgue", de "l'ariette", de "l'épitrite", du "quatuor", du "crescendo", du "lyrique", du "plain-chant", du "fredon", du "bardit", du "guignol's band", et du "chorège" mais aucun d'entre eux ne lui parlait vraiment.

Quand, de sa voiture, il raccrocha après avoir vainement appelé le dernier numéro de la liste, sa radio diffusait le piano des « aperçus désagréables » d'Éric Satie. Il était treize heures trente, un faible rayon de soleil perçait les vitres fumées de sa voiture. Dans une demi-heure le standard de son bureau fonctionnerait à nouveau, il téléphonerait à la secrétaire pour lui demander de l'excuser auprès de son amphitryon et de l'inviter pour un autre repas.

Ayant, à quinze heures, un rendez-vous du côté de la porte d'Orléans, il pensa qu'il avait le temps d'y aller calmement. Comme il mettait son moteur en route, le pianiste attaquait « chapitres tournés en tous sens » et, plus précisément, le deuxième d'entre eux, « le porteur de pierre », variations sur l'air populaire « nous n'irons plus au bois... »

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Rêve n° 1

Mon rêve le plus récurrent, qui peut parfois tourner au cauchemar : le labyrinthe. Ce n'est jamais le même lieu, jamais le même décor mais la thématique est toujours la même. Je suis seul, ou je viens de quitter un groupe, et me trouve soit dans quelque chose qui ressemble à un métro mais qui n'est pas le métro parisien, généralement dans un pays étranger, ou du moins dans un territoire dont je ne connais pas la langue et dois regagner un autre lieu dont je ne sais rien sinon vaguement parfois un nom, parfois une image et j'erre sans fin, soit à pied, soit en empruntant des transports en commun dont je ne sais pas lire les indications. Je ne peux parler à personne car personne ne me comprend et l'angoisse augmente de minute en minute. J'ai l'impression que cette errance dure des heures car je me fatigue puis, sans raison, sans avoir jamais atteint mon but, je me réveille. Au réveil je me demande toujours à la fois ce que ça signifie et quel peut être le but que je poursuis ainsi de rêve en rêve. Peut-être qu'une prochaine fois mon rêve, lui-même, me le révèlera.

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Rêve n° 2

Étrange rêve cette nuit qui mêle tout ce que j'aime à des épreuves presque insurmontables dont certaines s'inspirent très nettement de moments récents de ma vie. Encore un rêve de labyrinthe mais d'une originalité absolue. Le contexte de mes rêves de labyrinthe n'est jamais le même, leur scénographie est chaque fois originale : villes, universités, hôtels, caves, grottes, etc. Même si les plus récurrents sont ceux de villes inconnues où je me perds, ce qui n'est pas étonnant car chaque fois que je m'installe dans une ville inconnue, j'aime m'y perdre, le plaisir d'apprivoiser lentement sa typologie pour m'y retrouver enfin et la quitter faisant partie intégrante de ma jouissance à m'installer pour une durée plus ou moins longue dans des villes où je ne suis jamais, ou presque, allé. Mais la scénographie du rêve de cette nuit est totalement originale, du moins en ce qui me concerne. Au départ du rêve je suis en vélo avec un ami cycliste que je ne nommerai pas ici mais qui se reconnaîtra peut-être. Nous sommes sur une belle route au goudron parfait, sur un plateau, au milieu d'un groupe de scouts cyclistes qui ne semblent pas vouloir se déplacer. Nous n'avons rien à voir avec eux. Ils sont là. Simplement. Je ne sais rien sur la météo comme si elle n'existait pas. Je sais simplement que j'ai des gants et mon fuseau cycliste long mais je ne suis pas habillé de façon particulière. Tout cela est neutre, effacé, flou. Pour une raison que je ne connais pas, mon ami s'en va à droite. Moi à gauche. Je suis désormais seul sur cette route très roulante qui, très vite, devient une belle descente où je me lance avec plaisir. Cependant, très vite aussi, elle est barrée par une large rivière sans autre issue. Je me dis que, s'il en est ainsi, c'est que ce doit être un gué et que je peux traverser à vélo. Je fonce donc sans hésiter dans le flot et me trouve dans une eau très profonde les pieds attachés à mes pédales. Je ne panique pourtant pas, je nage et sans trop d'effort réussi à regagner la route pour repartir aussitôt dans ce qui est devenu une montée assez rude. J'aime bien les côtes et j'ai un bon vélo donc ça va. Bientôt un embranchement. Je vois, sur la route de droite un cycliste inconnu. Je me dis que cette route doit donc mener quelque part. Je l'emprunte mais elle devient de plus en plus étroite, le goudron est de plus en plus dégradé, puis très caillouteuse et rapidement l'avancée devient impossible. Je fais donc demi-tour pour revenir à l'embranchement. Surprise, il n'y a plus deux voies, mais trois. Sur la voie la plus à droite j'aperçois encore un cycliste. Je l'emprunte donc, mais elle aussi devient de plus en plus étroite, de plus en plus dangereuse car elle longe un précipice et ne laisse presque plus de place au vélo. Pourtant je fais, sans mal, demi-tour une fois encore. Reste la route centrale. Je m'y lance. Même scénographie : la route devient de plus en plus étroite. Elle disparaît même et je me retrouve cette fois au milieu d'énormes amoncellement de rochers d'une texture étonnamment lisse où je persiste cependant à progresser. Je me suis dans ma vie toujours tiré des situations les plus insolites et les plus difficiles donc je ne peux douter de moi. Ne pouvant plus pédaler, je traîne mon vélo de rochers en rochers sans qu'il y ait le moindre sentier, en faisant même tomber quelques uns dans le précipice, notamment au moment même où un marcheur semble suivre un sentier quelques mètres en contrebas. Je me demande si mon rocher l'a écrasé car je ne le vois plus mais ça ne m'inquiète pas plus que ça. Cependant, je suis maintenant coincé, toujours avec mon vélo de course entre une paroi abrupte sur ma droite et un précipice sur ma gauche. Alors… je m'éveille. Il est 4 h 53.

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Rêve n° 3

Décidément les labyrinthes m'obsèdent au point que leur signification symbolique en devient évidente. Ils étaient déjà présents dans une nouvelle non automatique publiée autrefois : http://lavielabyrinthe.canalblog.com/, Le Sens de la vie. Devenue introuvable car je ne sais pourquoi tous mes éditeurs (hors Gallimard) on fait faillite, je suis donc en train d'ajouter un blog pour livrer à la poignée de lecteurs qui me suivent ces textes disparus.
Cette nuit, en effet, avant 5 h 16, autre rêve de labyrinthe dont la particularité est d'être fait de flashes, c'est-à-dire ne racontant pas une histoire suivie mais des morceaux de récits cohérents dans leur ensemble où les stations de tram font office d'initiation de fragments.
Le rêve commence par ma présence dans un tramway qui va vers la banlieue parisienne sans que je sache laquelle. Je suis avec un ancien étudiant avec lequel j'ai toujours gardé des contacts. De station en station le tram avance. Mais il avance lentement. Le temps passe. Le bruit commence à courir qu'il y a des problèmes sur la ligne. Je décide abruptement de revenir en arrière et descend du tram où j'oublie la carte des tramways et un appareil électronique dont j'ignore l'usage. Abandonnant mon compagnon, je descends donc au premier arrêt, décidé à repartir vers mon point initial dont je ne me souviens plus.
J'attends. Arrive alors un tramway en bois rouge qui ressemble davantage à un tram lisboète qu'à un tram parisien. J'hésite mais je l'emprunte. Je m'aperçois que j'ai oublié mon objet électronique et ma carte. Trop tard. Le tram roule un moment puis atteint son terminus qui se trouve au sommet d'une colline devant un reste de château fort. À ce terminus se trouvent une dizaine de départs d'autres tram qui semblent tous d'origine différente. Je reconnais parmi eux ceux de Rome et, surtout, de Linz qui m'avait renversé autrefois. Je ne sais où il va et les noms sur la petite carte qu'il y a à l'intérieur ne me disent rien. Je descends donc à la première station pour emprunter au premier arrêt un tram viennois. Je crois savoir à peu près où je vais, très loin de Paris, mais peu à peu, il se vide et je me retrouve seul, derrière les vitres il fait nuit, le paysage est totalement vide, la lumière s'éteint, seul les légers bruits du tram me confirment que je suis vivant : je m'éveille.

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La solitude (1)

Pendant ce temps, la vie des autres tourbillonnait autour de moi. (Paul Auster. Mr Vertigo.)

Parce que, de sa chambre d’hôtel, elle prenait, dans la nuit, une apparence magique, René Retz, dès l’ouverture des portes, était monté au sommet de l’immense coupole de verre qui domine le bâtiment du Reichstag. Déçu cependant par la lourdeur kitsch du pilier central semblable à une pièce montée de miroirs et par l’absence totale de transparence sur la salle de l’assemblée, il n’avait fait qu’un tour rapide de la spirale intérieure se contentant de se repérer dans le quadrillage des rues de Berlin depuis la porte de Brandebourg, emballée comme par Cristo de publicités géantes, jusqu’aux immeubles futuristes de la Postdamer Platz, en passant par la mythique avenue Unter den Linden, la Friedrichstrasse bradant désormais aux touristes la cicatrice de son “ Checkpoint Charlie ”, ou la Leipzigerstrasse ouvrant par la Spree l’accès au réseau des canaux et des lacs dont, au travers de l’enchevêtrement des branches nues des arbres du Tiergarten, il apercevait ça et là des reflets. Et partout, au dessus de la ville, les bras articulés de grues géantes quadrillant le ciel comme pour en arpenter l’immensité. Ce paysage avait ainsi quelque chose de factice, trop mesuré, trop construit, trop neuf, obsédé par trop de modernité, incapable de fournir le contexte adéquat à la satisfaction de son insatiable recherche de solitude.

René Retz ne connaissait pourtant personne à Berlin où il n’était arrivé que la veille après une journée entière de voyage : descente en ski du Weisshorn à Saint-Luc — laissant sa trace éphémère dans la neige poudreuse —, bus postal de Saint-Luc à Sion, Sion-Genève par train, Genève-Paris par Swissair puis, pour finir, Paris-Berlin par Air France. Il n’avait pas vraiment eu le choix étant obligé, après son séjour en Suisse, de repasser par Paris pour prendre les documents dont il avait besoin pour la conférence qu’il devait faire ici. Accoudé aux rebords blancs de la terrasse extérieure du Reichstag, regardant couler à ses pieds les eaux boueuses de la Spree, il contemplait le soleil s’élevant lentement sur la ville pensant — presque avec nostalgie — aux quatre jours passés dans l’isolement enneigé de l’hôtel du Weisshorn où, de sa chambre orientée plein Ouest, il pouvait, chaque soir, contempler le coucher du soleil sur les 3149 mètres des Becs-de-Bosson ou les 2853 mètres des Rocs d’Orzival dont les immensités immaculées n’étaient cadencées que par les entrelacs des pistes rythmant les forêts ou par les traces des skieurs laissées, les jours précédents, sur la blancheur vierge de la neige. Il se disait qu’il n’aurait jamais dû quitter ce lieu et, dans sa recherche de solitude contemplative, ne pouvait imaginer nul autre décor au monde qui lui conviendrait aussi bien. Bien sûr il n’avait pas été vraiment seul et, même si l’hôtel, accroché à 2300 mètres aux flancs de la montagne, n’était accessible qu’à pied — ou à skis — il y avait quand même quelques autres clients. Mais la qualité des relations était telle que chacun se sentait pleinement seul au milieu des autres ; non comme dans la foule d’une ville où la solitude est une souffrance qui déstructure l’esprit, l’agite et l’inquiète, tant elle révèle l’indifférence générale et l’ignorance affectée de l’autre, mais dans un respect mutuel des volontés particulières de solitudes. René se disait que les monastères devaient être de cet ordre où la richesse intérieure de chacune des solitudes individuelles contribuait à leur qualité singulière. Vivre seul dans une communauté se vouant à la solitude et dont, d’une certaine façon, une part de l’intensité, est mise en commun et partagée sans que nul n’empiète sur l’isolement délibéré des autres… Il en était ainsi au Weisshorn où la paix du lieu tissait comme une toile d’araignée de complicités muettes, un cocon soyeux dans lequel l’esprit, en total repos, se sentait protégé et, comme libéré par cette protection, se savait capable d’être, de s’inventer, de s’abstraire des stress de la vie quotidienne pour s’épanouir dans l’intégrité créative de son seul fonctionnement. Ici, être était penser et penser être. Et la richesse des infinis bonheurs de pleine solitude qu’il éprouvait en se promenant à ski dans les combes neigeuses aux ombres bleuies par la violence du soleil se prolongeait sans peine, s’épanouissait comme le souvenir d’un parfum, dans le partage respectueux et calme des soirées où chacun était soi-même à la fois totalement seul et complice des enchantements devinés de chacun des autres. René s’était ainsi félicité de n’avoir pas emporté son ordinateur portable, non parce que l’électricité auto-produite, était, sur ces sommets, trop aléatoire pour sa machine, mais parce qu’il avait choisi de se couper délibérément du monde et de tout ce qui pouvait l’y rattacher. Aussi, parce que le couple d’hôteliers faisait preuve d’un tact parfait — à la fois totalement attentif et totalement discret —, il avait, pendant cinq jours et cinq nuits vécu au milieu des autres dans la plénitude d’une distance parfaite de sollicitude. Dans son existence, de tels moments, étaient suffisamment rares pour qu’il en garde une vraie nostalgie. Il se souvenait par exemple, avec un certain attendrissement, de la soirée où quatre jeunes gens, avaient, sans que personne ne le leur demande et sans ne rien exiger en retour, effectué un étonnant numéro de batterie avec les instruments disposés sur la table de leur repas : chaises, fourchettes, couteaux, verres plus ou moins remplis d’eau, assiettes plates ou creuses, bouteilles, broc à eau, soudain transformés en autant d’instruments de percussion pour un éblouissant instant de pur agrément musical. Aucun exhibitionnisme là-dedans mais un vrai plaisir de jouer dont ils avaient su, sans pour autant les prendre en otages, communiquer, pour un temps, la joie aux quelques personnes présentes. Puis, parce qu’il ne s’agissait au fond que de manifester l’évidence partagée du bien-être, chacun était revenu à son occupation un peu plus riche de bonheur et d’épanouissement tranquille. C’est ainsi que René Retz appréciait toutes les formes de la communauté humaine : un simple sentiment d’appartenance, le partage discret de complicités qui savaient rester implicites.

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